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Lancia
Au pays de l'or noir

Hergé et les voitures

Hergé était un grand amateur de voitures automobiles. Au point d'acheter celles qui lui plaisaient dès qu'il en a eu les moyens. Au point de les dessiner avec disposition et talent. Il a d'ailleurs travaillé régulièrement, de 1937 à 1939, pour La Revue Ford publiée en Belgique et occasionnellement collaboré à diverses publications où s’affirme très tôt la richesse de son inspiration et son souci de réalisme documentaire. Les véhicules occupent une place capitale dans les aventures de Tintin. Pas moins de soixante-dix-neuf[1] modèles différents y sont identifiables.

Dans une interview donnée à Numa Sadoul, Hergé a confié qu’il avait commencé à se soucier de reproduire rigoureusement de « vraies voitures » dans son œuvre à partir de l'album Le lotus bleu. Il est néanmoins possible de reconnaître une Amilcar CGS, achetée à Berlin, dans Tintin au pays des Soviets, ainsi que la célèbre Ford T, dans Tintin au Congo. En revanche, presque toutes les autos dans Tintin en Amérique sont dessinées sans volonté de réalisme. Une Lincoln rare dans Les cigares du Pharaon affirme sa recherche de précision.

Au total, trois voitures seulement acquises par Hergé sont représentées dans les 24 albums de Tintin. L'une d'elles, une Porsche 356 de couleur bleue, figure discrètement dans le grand rassemblement automobile du rallye du « Volant Club » visible dans la dernière vignette de Coke en stock. Deux ont le privilège d'être conduites par son héros. Il s'agit d'abord de l'Opel Olympia : « C'était une excellente petite voiture qui, à l'époque, se tapait facilement le 140 ! Ultramoderne...»

La seconde est une Lancia Aprilia qu'il n’hésita pas à qualifier de « vraie automobile  ».

Toutefois, leur nombre ne pourrait expliquer à lui seul l'importance des automobiles dans le monde d'Hergé. Leur rôle primordial en révèle l'évolution intime, en phase avec les deux cycles mis en lumière par Frédéric Soumois dans son ouvrage Dossier Tintin.

Le premier cycle est un cycle d'aventures. Il finit avec On a marché sur la lune et comporte donc 17 albums sur 24. C'est un cycle où « un fait ou un évènement déclenche chez Tintin une volonté de suivre une piste ou d'entamer un voyage  » et souvent, peut-on ajouter, de combattre une injustice. C’est un cycle dans lequel Tintin prend l'essentiel de l'initiative en se sortant des situations les plus périlleuses.

Avec L'affaire Tournesol (1954-1956) débute le cycle domestique. Il se caractérise par le fait que Tintin et Haddock aspirent à venir à bout de missions qui se sont imposées à eux plus qu'ils ne les ont choisies. Ce sont les dysfonctionnements du monde ou le désir desecourir un ami qui tirent Tintin de la quiétude à laquelle il goûte à Moulinsart en compagnie de Haddock et de Tournesol. Une fois l'aventure terminée, Tintin et le capitaine n'aspirent plus qu'à y revenir.

Dans le premier cycle, les automobiles sont légion, disponibles à profusion pour Tintin. Elles se pilotent comme des protagonistes aux pouvoirs étranges, comme si elles étaient la main du destin. Dans le second, elles sont davantage les accessoires d'un spectacle balayant tous les registres du comique au tragique. Elles sont des reflets de la vie que Tintin regarde avec de plus en plus de détachement.

Quelles qu'elles soient tout au long des aventures de Tintin, ces voitures automobiles n'en demeurent pas moins de vraies stars animant l’univers d'un créateur qui est allé jusqu'à abandonner la dernière à son funeste sort.

Charles Henri de Choiseul Praslin in
Tintin Hergé et les autos, introduction (2004)
 

 
[1] NDLR : J'ai pour ma part trouvé 216 véhicules et j'en ai identifié 202.