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Remarques politiques
1918 — 1919

La seconde moitié de 1918, décisive pour le monde, a été marquée en Suisse par deux faits importants : l'adoption, le 13 octobre, du système de la représentation proportionnelle au fédéral et la grève générale que décidait le comité socialiste dit « soviet d'Olten », le 11 novembre, le jour même où le maréchal Foch imposait l'armistice à l'Allemagne vaincue.

Les meilleurs remèdes n'ont de vertu qu'administrés en temps utile. La proportionnelle arrive bien tard pour purifier notre atmosphère politique. Les épisodes de guerre sociale survenus depuis un an dans plusieurs villes suisses montrent assez la faute que les Chambres ont commise en reculant d'année en année, au mépris de la Constitution, la consultation populaire sur le système électoral équitable. Des députés romands ne s'étaient pas lassés de rendre leurs collègues attentifs à cette faute ; les événements n'ont que trop justifié leurs prévisions.

La dictature d'en haut appelle la dictature d'en bas. Les abus gouvernementaux sont le meilleur stimulant des tentatives révolutionnaires. Voyant les autorités responsables de l'État jouer avec les lois et avec la Constitution, les hommes de l'extrême gauche se sont sentis encouragés à jouer avec l'insurrection.

Le Conseil fédéral et les Chambres leur avaient préparé un terrain favorable. Mais la majorité qui suit M. Schulthess est demeurée sourde à tous les avertissements. Peu de mois après la grève générale, l'Assemblée fédérale substituait une formule fallacieuse à la proposition nette de supprimer les pleins pouvoirs, qu'avaient présentée des députés de la Suisse française et le Grand Conseil du canton de Genève. Qui dit «Realpolitik» dit politique à courtes vues. Nos dirigeants se figurent qu'il suffit de donner des arrhes au socialisme et d'administrer de leur mieux les affaires économiques pour que le pays applaudisse. Ils ne s'aperçoivent pas à quel point la démocratie suisse est blessée d'avoir été frustrée de ses droits pendant les cinq dernières années ; ils ne se rendent pas compte de l'influence désastreuse que la mise en tutelle du souverain a exercée sur l'esprit public.

L'adoption, le 4 mai, à une majorité considérable, du projet de renouvellement de l'impôt de guerre ne doit pas faire illusion à cet égard. Cette mauvaise mesure fiscale offrait aux yeux d'un grand nombre d'électeurs le précieux avantage de ne les point frapper. Il est inutile de chercher une autre cause à leur vote. Le principe démocratique de la généralité de l'impôt est aujourd'hui menacé. Pour qui réfléchit, l'empressement populaire à accepter le nouvel impôt de guerre dénote une accoutumance graduelle des citoyens à se décharger du fardeau fiscal sur une petite minorité de contribuables ; il témoigne aussi d'une défaillance, passagère, espérons-le, de l'esprit fédéraliste ; car la nouvelle taxe aboutissant fatalement à la création d'un impôt direct fédéral permanent, tarira la source essentielle des revenus cantonaux.

Comme lors du rachat des chemins de fer, Neuchâtel s'est trouvé du côté de la minorité, en compagnie cette fois du seul canton de Genève. Cet isolement ne veut pas dire qu'il ait eu tort. Loin de là. Dans le désir de laisser un souvenir durable de son zèle réformiste, le Conseil national a décrété ce printemps l'établissement de la semaine de 48 heures et réglementé les conditions du travail.

Fidèles à l'esprit des pleins pouvoirs, M. Schulthess et les siens voulaient même soustraire cette dernière question au référendum. Il a fallu batailler ferme pour les faire renoncer à cette étonnante prétention. Nous craignons que les deux projets ne se ressentent de la hâte avec laquelle ils ont été élaborés. On aurait pu laisser sans inconvénients à une Chambre toute neuve l'honneur et le souci de les mettre sous toit.

Le Conseil national sera en effet réélu l'automne prochain, un an avant l'époque fixée par la Constitution si, comme tout le fait prévoir, les électeurs ratifient le 10 août l'arrêté concernant la clôture anticipée de la législature. Les représentants du peuple ont senti ou plutôt on leur a fait sentir de toutes manières que l'introduction d'un nouveau système électoral devait avoir comme corollaire des élections générales. Je doute un peu que tous les députés fussent persuadés de cette nécessité, mais par respect humain personne n'a voulu avoir l'air de se cramponner à son siège.

La Suisse participe au mouvement des esprits qui secoue le vieux continent ; il s'y produit une fermentation, un bouillonnement d'idées et, parfois, une confusion d'opinions dont on ne peut prévoir les conséquences. Des ligues se fondent, des partis nouveaux surgissent et des ambitions se découvrent. A côté de victimes authentiques de la guerre venues nous demander asile, une foule d'étrangers suspects, tolérés bien à tort, ont installé dans nos principaux centres leurs compromettantes officines d'espionnage et de manœuvres louches. Chez nous comme partout, deux tendances sont en conflit, la tendance démocratique, qui cherche le progrès par la collaboration des classes et qui travaille au grand jour, et la tendance bolchéviste des partisans de la troisième internationale et de la dictature du prolétariat, tapis dans une ombre propice à leurs guet-apens.

Derrière le paravent de chefs, dont la modération relative et les sentiments personnels rassurent les bourgeois, le socialisme suisse incline de plus en plus vers le communisme pur et vers l'action directe. La grève générale, attentat criminel qui coûta la vie à des centaines de nos soldats tués par la grippe en faisant leur devoir de soutiens de l'ordre, les troubles de Zurich et de Bâle, d'autres manifestations encore, nous enseignent la vigilance et la nécessité d'une réaction énergique contre les ennemis de la société. A ses autres erreurs, le Conseil fédéral avait joint celle de se montrer complaisant envers le soviet d'Olten, de discuter avec lui de puissance à puissance ; il a contribué ainsi à l'enhardir.

On a pu constater l'efficacité d'une attitude résolue lorsque, le 12 novembre, soutenu par les Chambres, appuyé par les troupes welches qu'on avait appelées i la rescousse, approuvé par la Suisse romande, qui avait formé dans toutes les communes des gardes civiques, il a agi avec vigueur. La pusillanimité du gouvernement zurichois a donné au contraire de piètres résultats.

Nous avons une forte pente à gravir pour retrouver l'équilibre national que les pleins pouvoirs, les entreprises socialistes et les contrecoups de la crise mondiale nous ont fait perdre. Reconnaissons toutefois que la fin heureuse de la guerre commence à exercer ses effets ; notre situation économique se desserre peu à peu ; la liberté du commerce rouvre ses ailes et des bouffées d'air salubre nous arrivent. Il convient de signaler avec satisfaction les démissions du général Wille et du colonel de Sprecher et la retraite forcée du colonel Gertsch. Nous n'avons pas compétence pour discuter les capacités techniques de ces trois militaires ; nous savons seulement que leurs affinités intellectuelles avec les empires centraux les rendaient en quelque sorte étrangers dans leur propre pays et qu'ils nous ont fait à divers points de vue un tort incalculable. Beaucoup de citoyens seront d'accord pour souhaiter que tous les officiers de cette école ne tardent pas à être éliminés de notre armée. Leur présence contribue plus que les ligues de soldats à y développer l'antimilitarisme.

L'assainissement de la politique suisse se poursuivra par l'admission de notre pays dans la Société des Nations, créée par la Conférence de Versailles et qui a choisi Genève comme sa capitale. Le peuple et les cantons auront à se prononcer cette année encore ou, en tous cas, l'année prochaine sur cette question.

Puissions-nous, dans cette conjoncture solennelle, rester fidèles à la ligne de conduite que nous dicte l'esprit démocratique ! Notre adhésion à l'œuvre de bonne foi qu'ont suscitée les plus hauts esprits de ce temps dans l'espoir d'éviter les conflits sanglants et d'unir les peuples, aurait pour notre pays les plus excellentes conséquences. Elle déterminerait assez promptement, nous en sommes convaincus, chez nos Confédérés de langue allemande, une orientation des esprits propre à nous rapprocher d'eux. L'étape initiale vers la formation des États-Unis du monde nous amènerait ainsi en premier lieu à un sentiment plus positif, plus sûr et plus exact de l'unité helvétique. Ce serait un immense bienfait.

28 juillet 1919
Otto de DARDEL

Le Véritable messager boiteux de Neuchâtel pour l'an 1920, p.53


Ce texte est un exemple des très nombreux articles écrits par Otto de Dardel au cours de sa vie politique.


Voir aussi :
Otto de Dardel par son fils Étienne
Otto de Dardel à Nendaz, article du Nouvelliste valaisan de décembre 1927
Fiche généalogique d'Otto de Dardel


Famille Dardel

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