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Havel

Vaclav Havel
(1936-2011)

Un politicien a besoin de principes
et de bonnes manières

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Par Vaclav Havel (Octobre 1991)

Le président tchécoslovaque Havel a reçu lundi un doctorat honoris causa en droit de l'Université de New York. Ci-dessous des extraits de son discours:


NEW YORK - Essayez d'imaginer la situation suivante, quelque peu absurde: un critique littéraire connu pour son jugement sans merci et sa vision perçante, capable de découvrir n'importe quelle erreur de ton dans un roman ou une nouvelle, est soudain confronté à la tâche d'écrire lui-même un roman. Tout le monde attend avec curiosité, et même avec une certaine joie malicieuse, de voir comment il va parvenir aux but élevés qu'il a fixés à d'autres, ignorant qu'il aurait un jour à faire l'effort de les atteindre lui-même.

Durant des années, j'ai critiqué la politique pratique comme une simple technique pour faire l'assaut du pouvoir et comme une activité purement pragmatique dont l'objectif n'est pas de rendre un service désintéressé aux citoyens en accord avec sa conscience, mais seulement de gagner leur faveur pour rester au pouvoir ou pour s'y renforcer. Comme intellectuel indépendant, je mettais sans cesse au point ma conception de la politique en la considérant comme un service désintéressé rendu aux êtres humains et comme une pratique morale, une politique à hauts principes que j'avais tenté d'appeler "politique non politicienne".

Le sort m'a joué un tour bien étrange comme s'il me signifiait qu'après avoir été si avisé, je devrais maintenant montrer à tous ceux que j'avais critiqués la façon de s'y prendre. Ce n'est pas une surprise: ma situation actuelle n'est guère enviable. Toutes mes activités politiques, et sans doute toute la politique suivie par la Tchécoslovaquie sont maintenant examinées sous le microscope que j'ai naguère construit.

Après une année et demi de présidence dans un pays accablé par des problèmes dont les présidents de démocraties stables n'ont jamais imaginés dans leurs cauchemars, je n'ai pas été forcé de me rétracter aussi peu soit-il. Non seulement je n'ai pas eu à modifier mes points de vue, mais j'ai eu la confirmation de leur justesse.

En dépit de la misère politique à laquelle je suis confronté quotidiennement, je suis toujours profondément convaincu que l'essence même de la politique n'est pas sale. La saleté n'y est apportée que par des gens pervers. Je reconnais que c'est une zone de l'activité humaine où la tentation de progresser grâce à des actions malhonnêtes est plus forte qu'ailleurs, et qui exige donc une intégrité plus élevée. Mais il est totalement faux de dire qu'un politicien ne peut se passer du mensonge et de l'intrigue. C'est même un non-sens total, souvent répandu par ceux qui souhaitent décourager les gens de s'intéresser aux affaires publiques.

Bien sûr, en politique comme partout dans la vie, il est impossible et il ne serait pas sensé de tout exprimer de façon brutale. Ce qui ne signifie pas que l'on doive mentir. Ce qu'il faut, c'est du tact, de l'instinct, et du bon goût. C'est en fait ce qui m'a le plus surpris dans le domaine de la haute politique, où le bon goût est plus important que toute la science politique apprise à l'université.

Tout ceci est une question de forme: savoir combien de temps parler, quand commencer et quand finir; savoir dire de façon polie ce que l'interlocuteur n'a pas envie d'entendre; savoir dire ce qui est essentiel au moment donné, et s'abstenir de ce qui ne l'est pas, et qui n'intéresse personne; savoir rester sans faille sur sa position sans offenser l'interlocuteur; savoir créer une atmosphère amicale pour faciliter une négociation difficile; savoir poursuivre la conversation sans s'imposer à son interlocuteur et sans créer l'impression que l'on ne tient pas compte de lui; savoir maintenir l'équilibre entre les sujets politiques sérieux et ceux qui, pour créer la détente, le sont moins; savoir où et quand faire acte de présence, et où ne pas apparaître, et quelle dose de spontanéité ou de réserve choisir.

Il s'agit aussi d'avoir une sorte d'instinct pour le moment, pour l'atmosphère qui l'environne, pour les sentiments des gens, la nature de leurs problèmes, et leur disposition d'esprit. Voilà qui est sans doute plus important que de volumineuses études sociologiques.

Bien qu'une solide formation en sciences politiques, en droit, en économie, en histoire et une culture générale soient certainement précieuses pour tout politicien, ce n'est pas, et je m'en rends compte à mainte occasion, la chose la plus importante. Ce qui l'est c'est le sens du contact et de la mesure, la faculté de se mettre à la place de ses interlocuteurs, de savoir s'adresser à eux, et la cpacité d'écouter et de reconnaître rapidement les problèmes et la disposition de l'âme humaine.

Je ne veux certainement pas dire par là que je possède toutes ces qualités. Mais lorsqu'un homme a le coeur au bon endroit et du goût, non seulement il peut réussir en politique, mais il y est même prédisposé. Si quelqu'un est modeste et ne brûle pas d'atteindre le pouvoir, il n'est certainement pas mal équipé pour s'engager dans la politique; au contraire, il y est prédestiné. Ce qui est nécessaire en politique ce n'est pas la faculté de mentir, c'est bien plutôt la sensibilité de savoir quand, où, comment et à qui dire des choses.

Il est faux de dire que celui qui a de grands principes n'a rien à faire en politique. Les grands principes doivent seulement être accompagnés de patience, de considération, du sens de la mesure, de la compréhension d'autrui. Il n'est pas vrai que seules les personnes au coeur froid, cyniques, arrogantes, hautaines ou braillardes ont du succès en politique. Elles peuvent être attirées par la politique. En fin de compte, pourtant, la politesse et les bonnes manières l'emportent.

International Herald Tribune, 29 octobre 1991

Traduction (de l'anglais) par François de Dardel


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