| Mise à jour 6 oct. 2007 |
Jean Pellerin |
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Jean Pellerin, poète parisien | ![]() |
LA NUIT D'AVRIL
Je ne me suis pas fait la tête de Musset, Je tartine des vers, je prépare un essai, J'ai le quart d'un roman à sécher dans l'armoire. ... Mais que sont vos baisers, ô filles de mémoire ! Vous entendre dicter des mots après des mots, Triste jeu ! ... Le loisir d'été sous les ormeaux, Une écharpe du soir qui se lève et qui glisse... Des couplets sur ce bon Monsieur de La Palice Que répète un enfant dans le jardin couvert. Ce crépuscule rouge, et puis jaune, et puis vert... ... Une femme passant le pont de la Concorde ... Le râle d'un archet pâmé sur une corde, La danse, la chanson avec la danse, un son De flûte, sur la danse entraînant la chanson, Ce geste d'une femme et celui d'une branche... Ah ! vains mots ! pauvres mots en habits du dimanche... Ah ! vivre tout cela, le vivre et l'épuiser !... Muse, reprends mon luth et garde ton baiser ! LA GROSSE DAME CHANTE.. (Sonnet)
Manger le pianiste ? Entrer dans le Pleyel ? Que va faire la dame énorme ? L'on murmure... Elle râcle sa gorge et bombe son armure : La dame va chanter. Un œil fixant le ciel - L'autre suit le papier, secours artificiel - Elle chante. Mais quoi ? Le printemps ? La ramure ? Ses rancœurs d'incomprise et de femme trop mûre ? Qu'importe ! C'est très beau, très long, substantiel. La note de la fin monte, s'assied, s'impose. Le buffet se prépare aux assauts de la pause. « Après, le concerto ?... - Mais oui, deux clavecins. » Des applaudissements à la dame bien sage... Et l'on n'entendra pas le bruit que font les seins Clapotant dans la vasque immense du corsage.
Sans titre
Un nuage passe. L'oiseau Qui le traverse En a-t-il fait sourdre l'averse Qui chante amoroso Dans les branches des peupliers Et sur l'eau lente Dont la molle course indolente Tient nos deux cœurs liés. Chère, et l'un de l'autre si près En cette barque Que nous réunirait la Parque Sous le même cyprès. |
Autres strophes du "Bouquet inutile"
| De quelle magnéto géante, De quel encéphale exalté Sortira la parcelle ardente L'étincelle de la bonté ? Mais le siècle est laid, l'homme ladre, La toile est assortie au cadre. Une vétuste Alice Ozy Croit que Satan qui la menace Se cache sous l'armoire à glace Pour voir son derrière moisi.
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Quarante-chevaux qui s'ébroue. Arrêt. Le chauffeur va charger Avant de partir une roue Amovible. Un noble étranger, Boyard ou camérier du Pape, Monte. La craintive soupape Élève un murmure brisé ; Ses sœurs chantent avec ensemble, Mais elle, doute, appelle, tremble Sur un cylindre ovalisé.
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| J'ai pleuré par les nuits livides Et de chaudes nuits m'ont pleuré. J'ai pleuré sur des hommes vides A jamais d'un nom préféré, Froides horreurs que rien n'efface ! La terre écarte de sa face Ses longs cheveux indifférents, Notre vieux monde persévère. Douze sous pour un petit verre ! Combien va-t-on payer les grands ? |
La dame du chalet d'aisances Regarde le biplan furtif. En manière de bienséance, Claude m'offre un apéritif. Le garçon chérit la caissière Et mêle sirops et poussière Au cœur d'un torchon hasardeux. La caissière se couperose. Et pour Monsieur ? - la même chose, Cinzano - Deux cinzanos, deux ! |
| Suspends ton vol ! priait cet autre. Vieillard méthodique et gaffeur, Va porter ta barbe d'apôtre Aux soins odorants du coiffeur. Si tu pouvais, inexorable, Laisser la boîte où court le sable Entre la brosse et le rasoir... Mais déjà ta droite hâtive Gave, gave la rotative De papier à vendre le soir. |
Au clavier Chopin se confie En un la mineur affligé. Je mettrai ta photographie Près de Joffre à son G. Q. G. Cézanne arrondit une pomme, Potin arrondit une somme, La guenon bâille son ennui, Des trains sifflent vers les banlieues, Une étoile rose, une bleue, Un rideau glisse... Et c'est la nuit. |
| Carmen, la changeante Espagnole, Aimait les courses de taureaux, J'aime la course des bagnolles À l'heure où l'on sort des bureaux. La banque a des guichets sans nombre Mais Peter, marchand de son ombre, N'ose offrir le chèque maudit Où le diable a mis son paraphe. Cependant, la dactylographe L'agrafe d'un œil enhardi. |
Voir cinq autres strophes aussi délicieuses dans ma page "Lettres".
| I |
MANET Le chat s'étire, se caresse, Bondit sur le parquet. Olympia saisit le bouquet Des mains le la négresse Et s'habille pour voir Lola Qui, furieuse de plaire Sort dès le frais crépusculaire En tout son falbala. Et c'est en vain qu'Olympia lance Les plus ardents regards. Elle voit saturer d'égards La fille de Valence. C'est en vain qu'une rivale ose Quand le poète a dit Le charme jamais affadi D'un bijou noir et rose. |
| II | SEURAT La musique. On applaudit Et l'écuyère salue Tandis qu'un clown évolue, Trébuchant, gauche, interdit. Le piston de la parade Corne machinalement, Il ne songe qu'au moment De fuir la boiteuse estrade. Et l'accablante chaleur, Dans la Seine qui châtoie, A ses banlieues où poudroie Le pollen de la couleur. |
| III | RENOIR Marie a lavé sa vaisselle, Elle se dévêt exhalant Un aigre et tenace relent. Graisse, cuir, encaustique, aisselle. Elle place sur les coussins Ses pieds alourdis, ses bras rêches, Les fleurs frissonnantes et fraîches Du ventre large et des gros seins. Elle se gratte un durillon Et s'endort sur la brocatelle Marie, Eugénie ou Estelle - Sans savoir qu'en une souillon Frémit la chair d'une immortelle. |
| IV | COROT Petite pipe et petit matin. Brouillard léger qui fuit et s'irise Avant de fuir. Molle écharpe grise Traînante encore aux pieds d'un lutin. Regret de nuit qui se tend, s'aggrippe, Fée ou brouillard que le vent dissipe? Aurore ou jour, sagesse ou folie, Tendre plaisir ou mélancolie ?... Petit matin et petite pipe... |
QUINZE STANCES
Je me rappellerai la masure concave, Le portrait de Loubet qui souriait au mur, L'amaranthe malade enveloppant l'œuf dur Et le pot chevelu de noir tabac morave. O brume du tabac dans le matin frileux, Chant du clocher flamand, naïf et nostalgique Venez à leurs réveils, Muse, et pleurez sur eux Dans le frémissement choyé de la musique. Nous n'irons plus, Jojo, nous raser dans les thés. Mais, ô père Baty, l'adjectif délectable Convient à ce poulet que tu mets sur la table Où s'empourpre l'orgueil de nos pinards vantés. Les tables de Dalton vous font naître, ma mie, En deux sesqui cadrans heureusement placés, Sous le signe Libra, propice à l'eurythmie. La Balance — et l'on dit les gens bien balancés. Si Francis vous en prie, ouvrez votre corsage. Il est sentimental comme carte en couleurs, Madame. Je l'ai vu pleurer sur quelques fleurs Champêtres que faucha son train d'atterrissage. Montons plus haut encor, plus haut sous le ciel morne Creusons, ô romantisme, un nouveau « gouffre amer » Que la forêt ne soit qu'une tache. Et la mer, Le baquet où laver le linge de la Norne. Laisserions-nous d'aimer? Ce me parait démence. Bien que le tirailleur ait ici cantonné, Courons au rendez-vous que Clémence a donné. Ce flacon guérira des baisers de Clémence. Le relent de l'égout semble de sa rancœur. Klaxon, vous suggérez son organe adorable. Qu'elle ne vienne plus me tomber sur le râble ! C'est ce qu'elle appelait : se pencher sur mon cœur. Qu'on chante sur la lyre et rythme sur les sistres La gloire de Zézette, émule de Plébins, Qui, sous les tauben, ces colombes sinistres, N'eut jamais peur (on dit, Monsieur, les colombins). Le présent va glisser. Et la porte se clore. Savoureuse abdullah, fume-toi lentement. Toi, conte de Boudour et Kamaralzaman, Brode sur le loisir d'un fil multicolore. Montez la mayonnaise avec de l'ail pilé. D'une noix de ce beurre égayez la purée. Quel nom pour l'entremets, Monselet ou Polé, Les tétons de Vénus à la désespérée. Il est moins de beaux vers que d'affligeantes proses. C'est en vain que l'on jette une fleur sur l'étal. La vie est plus semblable, a noté l'Oriental, À ce bol d'excréments qu'à ce jardin de roses. Elle avait de beaux yeux — taisons-nous sur les dartres. On lui payait trois sous la caresse d'un sein. Le sergent lui donna, pour en faire un coussin, Le chandail tricoté par sa marraine, à Chartres. Jean Lévêque est soldat, de plus, téléphoniste. Admirez le guerrier et plaignez le styliste, Car, si jamais canon n'émut ce fier vainqueur, Le « on vous cause » affreux lui déchire le cœur. C'est votre anniversaire, ô Mallarmé, mon maître Entre mon coeur morose et le monde pervers, Que je me plais, ce soir, à déplier et mettre Le rideau somptueux de vos immortels vers. | |
On pourra trouver des informations sur le poète sur le site Media Pellerin et une courte biographie sur le site du Grésivaudan (avec quelques autres vers).
Un contemporain de Jean Pellerin : le peintre suédois Nils Dardel qui fréquentait les mêmes lieux à Montparnasse et ailleurs dans les années 1920,