^
Globe

Mise à jour
17 Sep 2017

livres

Textes

Jean Pellerin
Cette page est en français
 
Jean Pellerin

Jean Pellerin, poète parisien
(1885 - 1921)


LA NUIT D'AVRIL

Je ne me suis pas fait la tête de Musset,
Je tartine des vers, je prépare un essai,
J'ai le quart d'un roman à sécher dans l'armoire.
... Mais que sont vos baisers, ô filles de mémoire !
Vous entendre dicter des mots après des mots,
Triste jeu !
... Le loisir d'été sous les ormeaux,
Une écharpe du soir qui se lève et qui glisse...
Des couplets sur ce bon Monsieur de La Palice
Que répète un enfant dans le jardin couvert.
Ce crépuscule rouge, et puis jaune, et puis vert...
... Une femme passant le pont de la Concorde
... Le râle d'un archet pâmé sur une corde,
La danse, la chanson avec la danse, un son
De flûte, sur la danse entraînant la chanson,
Ce geste d'une femme et celui d'une branche...
Ah ! vains mots ! pauvres mots en habits du dimanche...
Ah ! vivre tout cela, le vivre et l'épuiser !...
Muse, reprends mon luth et garde ton baiser !



LA GROSSE DAME CHANTE.. (Sonnet)

Manger le pianiste ? Entrer dans le Pleyel ?
Que va faire la dame énorme ? L'on murmure...
Elle râcle sa gorge et bombe son armure :
La dame va chanter. Un œil fixant le ciel

- L'autre suit le papier, secours artificiel -
Elle chante. Mais quoi ? Le printemps ? La ramure ?
Ses rancœurs d'incomprise et de femme trop mûre ?
Qu'importe ! C'est très beau, très long, substantiel.

La note de la fin monte, s'assied, s'impose.
Le buffet se prépare aux assauts de la pause.
« Après, le concerto ?... - Mais oui, deux clavecins. »

Des applaudissements à la dame bien sage...
Et l'on n'entendra pas le bruit que font les seins
Clapotant dans la vasque immense du corsage.

 

Sans titre

Un nuage passe. L'oiseau
Qui le traverse
En a-t-il fait sourdre l'averse
Qui chante amoroso

Dans les branches des peupliers
Et sur l'eau lente
Dont la molle course indolente
Tient nos deux cœurs liés.

Chère, et l'un de l'autre si près
En cette barque
Que nous réunirait la Parque
Sous le même cyprès.


Quelques strophes du "Bouquet inutile"
Ta nuque est une fleur choisie
Avec mille soins délicats
Par la fée aux matins d'Asie.
Tes bras ont le goût des muscats,
Tes cheveux tordent une flamme.
Tes genoux ouvrent une femme,
Un sourire vient se loger
Au plus tendre coin de ta bouche :
Lève ton visage que touche
Le bonheur au crayon léger.
Silence. Les dernières rames
Impatientes aux arrêts
Vont porter les dernières dames.
Au terminus de Champerret.
Armistice des porcelaines.
La vitre a mangé nos haleines
En face, les époux vantés
Opposant leurs ventres convexes.
Tentent d'utiliser leurs sexes
Aux yeux d'un Greuze épouvanté.
L'hémérocalle safranée,
Le nyctanthe de Malabar
Ne fleurissent plus cette année.
Les tubes nickelés du bar.
Le lad est parti, Dolly brune,
À qui vous filiez une thune
Contre un pronostic pour Longchamp.
Seule, demeure la gravure
Où l'Anglaise au teint de saumure
Flatte, rêveuse, un chien couchant.
Hémérocalle
Aimer. Tu seras dévêtue,
J'aurai quitté mon pyjama.
Il faudra que je m'évertue,
Non. Je pars pour Yokohama.
Le charbon devient maritime
Et le large fauteuil intime,
Où va chatoyer ton crépon,
Sent qu'en son cuir se cristallise,
Soudain, l'âme d'une valise
Dans les cahots d'un entrepont..
Aimer ? Qui se leurre ? Aristippe ?
Le professeur d'ocarina
Qui, chaque soir, après sa pipe,
Jouait « C'est dans tes yeux, Lina » ?
Est-ce mademoiselle Angèle
Dont chaque larme se congèle
A la froideur des sentiments ?
Ou la Reine des érasties
Vêtant par galvanoplastie
Les cadavres de ses amants ?
De quelle magnéto géante,
De quel encéphale exalté
Sortira la parcelle ardente
L'étincelle de la bonté ?
Mais le siècle est laid, l'homme ladre,
La toile est assortie au cadre.
Une vétuste Alice Ozy
Croit que Satan qui la menace
Se cache sous l'armoire à glace
Pour voir son derrière moisi.
Quarante-chevaux qui s'ébroue.
Arrêt. Le chauffeur va charger
Avant de partir une roue
Amovible. Un noble étranger,
Boyard ou camérier du Pape,
Monte. La craintive soupape
Élève un murmure brisé ;
Ses sœurs chantent avec ensemble,
Mais elle, doute, appelle, tremble
Sur un cylindre ovalisé.
J'ai pleuré par les nuits livides
Et de chaudes nuits m'ont pleuré.
J'ai pleuré sur des hommes vides
A jamais d'un nom préféré,
Froides horreurs que rien n'efface !
La terre écarte de sa face
Ses longs cheveux indifférents,
Notre vieux monde persévère.
Douze sous pour un petit verre !
Combien va-t-on payer les grands ?
La dame du chalet d'aisances
Regarde le biplan furtif.
En manière de bienséance,
Claude m'offre un apéritif.
Le garçon chérit la caissière
Et mêle sirops et poussière
Au cœur d'un torchon hasardeux.
La caissière se couperose.
Et pour Monsieur ? - la même chose,
Cinzano - Deux cinzanos, deux !
Suspends ton vol ! priait cet autre.
Vieillard méthodique et gaffeur,
Va porter ta barbe d'apôtre
Aux soins odorants du coiffeur.
Si tu pouvais, inexorable,
Laisser la boîte où court le sable
Entre la brosse et le rasoir...
Mais déjà ta droite hâtive
Gave, gave la rotative
De papier à vendre le soir.
Au clavier Chopin se confie
En un la mineur affligé.
Je mettrai ta photographie
Près de Joffre à son G. Q. G.
Cézanne arrondit une pomme,
Potin arrondit une somme,
La guenon bâille son ennui,
Des trains sifflent vers les banlieues,
Une étoile rose, une bleue,
Un rideau glisse... Et c'est la nuit.
Carmen, la changeante Espagnole,
Aimait les courses de taureaux,
J'aime la course des bagnolles
À l'heure où l'on sort des bureaux.
La banque a des guichets sans nombre
Mais Peter, marchand de son ombre,
N'ose offrir le chèque maudit
Où le diable a mis son paraphe.
Cependant, la dactylographe
L'agrafe d'un œil enhardi.



Jean Pellerin
I
Manet
MANET

Le chat s'étire, se caresse,
Bondit sur le parquet.
Olympia saisit le bouquet
Des mains le la négresse

Et s'habille pour voir Lola
Qui, furieuse de plaire
Sort dès le frais crépusculaire
En tout son falbala.

Et c'est en vain qu'Olympia lance
Les plus ardents regards.
Elle voit saturer d'égards
La fille de Valence.

C'est en vain qu'une rivale ose
Quand le poète a dit
Le charme jamais affadi
D'un bijou noir et rose.

II
Seurat
SEURAT

La musique. On applaudit
Et l'écuyère salue
Tandis qu'un clown évolue,
Trébuchant, gauche, interdit.

Le piston de la parade
Corne machinalement,
Il ne songe qu'au moment
De fuir la boiteuse estrade.

Et l'accablante chaleur,
Dans la Seine qui châtoie,
A ses banlieues où poudroie
Le pollen de la couleur.


III
Renoir
RENOIR

Marie a lavé sa vaisselle,
Elle se dévêt exhalant
Un aigre et tenace relent.
Graisse, cuir, encaustique, aisselle.

Elle place sur les coussins
Ses pieds alourdis, ses bras rêches,
Les fleurs frissonnantes et fraîches
Du ventre large et des gros seins.

Elle se gratte un durillon
Et s'endort sur la brocatelle
Marie, Eugénie ou Estelle -
Sans savoir qu'en une souillon
Frémit la chair d'une immortelle.


IV
Corot
COROT

Petite pipe et petit matin.
Brouillard léger qui fuit et s'irise
Avant de fuir. Molle écharpe grise
Traînante encore aux pieds d'un lutin.
Regret de nuit qui se tend, s'aggrippe,
Fée ou brouillard que le vent dissipe?
Aurore ou jour, sagesse ou folie,
Tendre plaisir ou mélancolie ?...
Petit matin et petite pipe...


Jean Pellerin

QUINZE STANCES

Je me rappellerai la masure concave,
Le portrait de Loubet qui souriait au mur,
L'amaranthe malade enveloppant l'œuf dur
Et le pot chevelu de noir tabac morave.

O brume du tabac dans le matin frileux,
Chant du clocher flamand, naïf et nostalgique
Venez à leurs réveils, Muse, et pleurez sur eux
Dans le frémissement choyé de la musique.

Nous n'irons plus, Jojo, nous raser dans les thés.
Mais, ô père Baty, l'adjectif délectable
Convient à ce poulet que tu mets sur la table
Où s'empourpre l'orgueil de nos pinards vantés.

Les tables de Dalton vous font naître, ma mie,
En deux sesqui cadrans heureusement placés,
Sous le signe Libra, propice à l'eurythmie.
La Balance — et l'on dit les gens bien balancés.

Si Francis vous en prie, ouvrez votre corsage.
Il est sentimental comme carte en couleurs,
Madame. Je l'ai vu pleurer sur quelques fleurs
Champêtres que faucha son train d'atterrissage.

Montons plus haut encor, plus haut sous le ciel morne
Creusons, ô romantisme, un nouveau « gouffre amer »
Que la forêt ne soit qu'une tache. Et la mer,
Le baquet où laver le linge de la Norne.

Laisserions-nous d'aimer? Ce me parait démence.
Bien que le tirailleur ait ici cantonné,
Courons au rendez-vous que Clémence a donné.
Ce flacon guérira des baisers de Clémence.

Le relent de l'égout semble de sa rancœur.
Klaxon, vous suggérez son organe adorable.
Qu'elle ne vienne plus me tomber sur le râble !
C'est ce qu'elle appelait : se pencher sur mon cœur.

Qu'on chante sur la lyre et rythme sur les sistres
La gloire de Zézette, émule de Plébins,
Qui, sous les tauben, ces colombes sinistres,
N'eut jamais peur (on dit, Monsieur, les colombins).

Le présent va glisser. Et la porte se clore.
Savoureuse abdullah, fume-toi lentement.
Toi, conte de Boudour et Kamaralzaman,
Brode sur le loisir d'un fil multicolore.

Montez la mayonnaise avec de l'ail pilé.
D'une noix de ce beurre égayez la purée.
Quel nom pour l'entremets, Monselet ou Polé,
Les tétons de Vénus à la désespérée.

Il est moins de beaux vers que d'affligeantes proses.
C'est en vain que l'on jette une fleur sur l'étal.
La vie est plus semblable, a noté l'Oriental,
À ce bol d'excréments qu'à ce jardin de roses.

Elle avait de beaux yeux — taisons-nous sur les dartres.
On lui payait trois sous la caresse d'un sein.
Le sergent lui donna, pour en faire un coussin,
Le chandail tricoté par sa marraine, à Chartres.

Jean Lévêque est soldat, de plus, téléphoniste.
Admirez le guerrier et plaignez le styliste,
Car, si jamais canon n'émut ce fier vainqueur,
Le « on vous cause » affreux lui déchire le cœur.

C'est votre anniversaire, ô Mallarmé, mon maître
Entre mon coeur morose et le monde pervers,
Que je me plais, ce soir, à déplier et mettre
Le rideau somptueux de vos immortels vers.

Jean Pellerin (1885 - 1921)

On pourra trouver des informations sur le poète sur Wikipedia et une courte biographie sur le site du Grésivaudan (avec quelques autres vers).

Un contemporain de Jean Pellerin : le peintre suédois Nils Dardel qui fréquentait les mêmes lieux à Montparnasse et ailleurs dans les années 1920.

Voir d'autres poètes dans ma page "Lettres".




Blason

Accueil

livres

Textes