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V. de Gasparin

Valérie de Gasparin

Le Manoir

Le Manoir

La Comtesse de Gasparin

Série Une femme remarquable

Valérie de Gasparin, née Boissier (Genève 1813 – 1894)
«une conservatrice révolutionnaire» (Alexandre Vinet)

Valérie Boissier est née à Genève dans une famille dont la branche paternelle, celle d'Auguste-Jacques son père, et celle de sa mère, Caroline Butini, sont genevoises depuis fort longtemps : respectivement depuis le XVIIe siècle pour les Boissier venus de France au moment de la Révocation de l'Édit de Nantes, depuis au moins le XVe siècle pour les Butini. Les médecins sont nombreux dans les deux familles. Son père gère les domaines familiaux avec beaucoup de rigueur, sa mère est une musicienne accomplie : compositrice, dont subsistent plusieurs partitions, et très bonne pianiste, don qu'elle transmettra à sa fille. Valérie a un frère, Edmond, qui deviendra un botaniste de renommée internationale. La famille partage sa vie entre les environs de Genève, un domaine appelé le Rivage et où Valérie décédera, Genève en plein cœur de la vieille ville, et surtout au Manoir de Valleyres sous Rances, village au pied du Jura, un domaine acheté par le grand-père de Valérie à la fin du XVIIIe siècle. Les deux enfants reçoivent une éducation stricte où l'éveil à la foi, à l'instigation de leur mère, tient une part prépondérante, notamment sous la férule d'un jeune pasteur engagé comme précepteur. Très vite, Valérie est encouragée par sa mère à tenir l'école du dimanche organisée pour les enfants du village, à rendre visite aux malades lorsque celle-ci, en raison de sa santé n'est pas en mesure de le faire.

Si la vie mondaine n'est pas de mise pour Valérie et sa famille, un voyage à Paris lui fera passer plusieurs mois en hiver 1831/1832. Découverte du théâtre, de l'Opéra, toutes activités musicales qui sont la joie de sa mère. Celle-ci convainc alors Franz Liszt, tout juste âgé de vingt ans, mais artiste déjà renommé, de donner vingt deux leçons de piano à sa fille : partage d'intenses émotions pour toutes les deux. Le voyage à Paris sera suivi d'un autre en Italie. Et déjà Valérie écrit ...

Elle épouse, en mars 1837, le Comte Agénor de Gasparin. D'origine corse, il est protestant par sa mère, une descendante d'Olivier de Serre ; il est le fils du Ministre de l'Intérieur de l'époque et mène une carrière politique qui le verra être élu à l'Assemblée député de Corse en 1842. Il est également écrivain. Parmi toute sa production en majorité sur des sujets politiques et sociaux, l'ouvrage Esclavage et traite lui vaudra de sérieux ennemis. Le couple s'installe à Paris jusqu'au moment où, n'ayant plus de fonction officielle suite à la non réélection d'Agénor qui n'a pas suffisamment défendu les intérêts particuliers des notables corses, il s'installera définitivement en Suisse en 1849, partageant son temps entre Valleyres et Genève. C'est là qu'Agénor décédera en 1871 après trente neuf ans de mariage. Valérie lui survivra vingt trois ans.

Le couple n'aura pas d'enfants. Mais suite à la mort de sa belle-sœur Lucille, à vingt et un ans, du typhus en Espagne lors d'un voyage botanique de son frère, Valérie et son mari prendront une part prépondérante à l'éducation des deux jeunes enfants restés sans mère.

Le couple est en complète communion dans le partage de sa vie de foi profondément et uniquement enracinée dans la Parole, dans une lecture incessante de la Bible, proche de l'orthodoxie du Réveil telle qu'elle est prêchée par Adolphe Monod : Sola Scriptura répète inlassablement Valérie. Ils sont tous deux membres de l'Église du Canton de Vaud et en accompagneront sans défaillance les moments de persécution qu'elle connaît dans les années 1850. Agénor sera, par ailleurs, une des chevilles ouvrières de la création dans les mêmes années, mais avec un relatif échec à ce moment là de l'Union des églises évangéliques libres de France.

Femme d'écriture

Valérie commence à écrire dès son adolescence. Elle publie à Paris, sous pseudonyme un premier ouvrage en deux volumes, l'un en 1832, l'autre en 1835, sous le titre Voyage d'une ignorante dans le Midi de la France et l'Italie. Il suscite déjà un intérêt plutôt louangeur.

Ce ne sont pas moins de quatre-vingt ouvrages qui seront édités, pour la plupart réédités, voire traduits en anglais, portant en majorité sur les questions relatives à la vie dans la foi et selon l'Écriture ainsi qu'aux problèmes sociaux.

Le premier opus d'envergure auquel elle a travaillé quatre ans et qu'elle publie, en trois volumes, en 1843 sans nom d'auteur, s'intitule Le mariage au point de vue chrétien. Ouvrage spécialement destiné aux jeunes femmes du monde. Elle y précise tout ce à quoi elle croit le plus profondément en accord avec ce que dit la Bible. C'est la traduction de son combat pour la vérité : son écriture est incisive et manifestement suffisamment littéraire pour attirer l'attention de l'Académie Française qui lui décerne l'un de ses grands prix. Une version abrégée en paraîtra en 1895, après sa mort.

Cette publication sera suivie en 1846 par celle de Il y a des pauvres à Paris ... et ailleurs, également couronnée par l'Académie.

Tant d'autres suivront, dont Les horizons prochains, puis les Horizons célestes qui connaîtront quatorze éditions, en 1866, un roman, Camille, aussitôt traduit en anglais, et les deux dernières, des recueils de poèmes, Edelweiss en 1890 et El Sonador en 1894, l'année de son décès.

Tous ces titres peuvent être trouvés aujourd'hui sur Google ...

Femme de la Parole

Son ouvrage sur Le mariage au point de vue chrétien est un exposé minutieux de ce que Valérie estime être la fidélité absolue aux textes bibliques pour le bien de l'homme, de la femme, de la famille et de sa place dans la société. Il se veut un outil de formation pour des jeunes filles trop souvent mariées trop tôt.

Le mariage chrétien constitue l'acte le plus important de l'existence après la conversion. Il doit être le reflet du lien qui unit le Christ à son église. Comme il en est le chef, l'homme est le chef de la famille dans le respect de la dignité de chacun de ses membres, sa femme en premier lieu. Celle-ci lui est donc soumise et se doit d'être épouse avant que mère.   Le bonheur se construit sur une intimité morale, une communauté de toutes les pensées, de tous les travaux, de toutes les convictions. Le vivre, ce n'est pas être deux, c'est faire une seule chair et pour cela n'être qu'une seule âme. Il ne se peut donc que dans le couple, l'un des conjoints ne soit pas chrétien. Il est alors de la responsabilité de la femme de refuser une union où l'homme ne le serait pas.

Trois volumes détaillent ce profond engagement de l'homme et de la femme dans ce couple chrétien tel qu'elle le conçoit au travers des textes bibliques. Ils sont donc accueillis favorablement souvent, voire loués pour leur qualité littéraire, salués par les grands écrivains de l'époque, Victor Hugo en tête même s'il ne souscrit pas et de loin à ses thèses, critiqués aussi pour leur absolutisme à la fois par les protestants et les catholiques. Ils ont le mérite de faire vraiment débat. Ils feraient autant frémir que sourire aujourd'hui ... Ce sont eux, pourtant, qui lui ont donné cette réputation de conservatrice révolutionnaire, expression utilisée pour la première fois par Alexandre Vinet, puis largement reprise par d'autres.

Encore une fois, tous les textes de Valérie, hors récits de voyages, ont pour socle son attachement à la Parole et à sa mise en pratique dans la vie de tous les jours comme dans les tous les débats de société auxquels elle n'est jamais sourde.

Femme de polémique

Valérie développe la première au moment où en Allemagne comme en France, les églises de la Réforme s'inquiètent de la pression du catholicisme dans les soins médicaux, assurés dans les hôpitaux par des ordres religieux, auxquels les malades protestants sont soumis parce qu'il n'en existe pas d'autres. Ces églises proposent donc la création de congrégation de diaconesses : c'est ainsi que sont fondées à Paris en 1841 Les Sœurs de la Charité protestante ; puis en 1842, dans le canton de Vaud, La Maison des Diaconesses, plus connues très rapidement sous le nom des Sœurs de Saint Loup.

Elle publie alors dans le journal L'Avenir, huit lettres virulentes dans lesquelles elle dénonce le caractère de corporation monastique des institutions de diaconesses, caractère qui retire à chacune le libre arbitre de son engagement et sa soumission non plus à la Parole et au sacerdoce universel institué par le Christ, mais à des règles déterminées par des hommes. Elle s'appuie, ce disant, sur la position de Luther qui énonce que les vœux monastiques sont contraires à la liberté, l'amour vrai : ils s'opposent à la foi et même à la raison. Elle résumera sa position dans un ouvrage paru en 1855 sous le titre Des corporations monastiques au sein du protestantisme.

Les critiques à son encontre viendront de chez les protestants qui tels Alexandre Vinet et Ami Bost lui reprochent de valoriser à outrance le mariage sans laisser aux célibataires, par choix ou par défaut, la capacité de s'engager au service du Seigneur par vocation de soignantes dans le cadre d'une congrégation de diaconesses. Elles viendront également du côté catholique, en 1856 sous la plume acérée du directeur des Annales catholiques de Genève, le futur évêque Gaspard Mermillod. Il appuie sa charge sur ce qu'il pense être un déclin du protestantisme en analysant les retours de plus en plus nombreux, dit-il de protestants dans le giron de l'Église. Les uns et les autres enjoignent Valérie de se tenir à la place que Paul attribue à la femme : «qu'elle se taise dans les assemblées» ... Nous dirions aujourd'hui «ambiance» !

La dernière polémique, la moins justifiée sans doute, Valérie va la lancer au moment de l'arrivée de l'Armée du Salut à Genève en 1882 et du tumulte des premières réunions publiques. Sans avoir lu les textes, ni rencontrer des voix impartiales, elle va publier un pamphlet venimeux Lisez et jugez. Armée — soi-disant — du Salut. Courts extraits de ses ordres et règlements. Elle est profondément indignée par le militarisme d'une organisation dirigée par une seule tête, une seule pensée, une seule volonté, celle William Booth, son fondateur. Les ordres d'un chef en viennent donc à remplacer la Bible. Les approbations devant cette réaction ne manqueront pas, certes ; sa brochure s'écoulera à plus de mille exemplaires, des lettres de remerciements se multiplieront. Mais le travail de l'Armée du Salut trouvera progressivement toute sa place sur la scène sociale suisse de la fin du XIXe siècle.

Ces deux polémiques évoquées et quelques autres témoignent à la fois de la vivacité et la profondeur de l'engagement de Valérie pour les causes qui mettent en jeu son rapport indéfectible à la Bible et à ses enseignements ; mais aussi de ses réactions absolues y compris dans une rigidité manquant parfois de générosité et de reconnaissance pour la justesse de causes défendues de manière différente.

Femme d'engagement

A plusieurs reprises, Valérie s'engage publiquement, dans la presse suisse, française, voire internationale, sur des sujets de société qui la bouleversent.

La pauvreté, d'abord, dont elle a pris la mesure à Paris. Outre l'ouvrage précité, elle n'hésite pas à fustiger les nantis : l'aumône, écrit-elle qui au lieu d'attirer le riche vers le pauvre, s'élève entre eux comme une forteresse que le riche bâtit pierre après pierre pour y abriter son bien-être contre le trouble que lui causerait la vue de la misère ; cette aumône n'en est pas une. Position d'une actualité qui ne se dément pas, même si les termes utilisés aujourd'hui seraient un peu différents !

Au moment de la guerre de 1870, elle adresse aux journaux des belligérants une lettre ouverte aux femmes : Femmes de France et d'Allemagne ! qu'elle termine : Si nous les mères, les épouses, les fiancées et les sœurs de France et d'Allemagne, nous voulons la paix, la paix se fera. Au nom de Dieu, levons-nous, unissons-nous, gagnons cette bataille. Ce sera la suprême victoire de 1870.

Et voilà qu'au moment de la guerre de Crimée, elle lance une souscription dans l'Illustration, signée «une femme qui ne fume pas», pour envoyer aux soldats qui font le siège, du tabac et des cigares pour leurs étrennes. Les dons affluent au journal et, pour Valérie, au-delà de cet envoi de produits dont on n'a pas encore mesuré la nocivité, c'est un signe très fort de réconfort qui aura été témoigné à ceux qui sont dans des conditions épouvantables préludes à celles de la bataille de Solférino à la suite de laquelle naîtront à Genève et avec la participation des de Gasparin, la Croix Rouge et les Unions Chrétiennes de Jeunes Gens.

Femme d'action

Critiquer, oui, mais pas sans entreprendre.

En réponse à un de leurs soucis quant à la santé des plus démunis, le couple de Gasparin ouvre une première institution de soins, l'Unité balnéothérapique pour les pauvres à Yverdon-les-Bains en 1858.

Dans le même temps, la polémique autour de la création des diaconesses a poussé le couple à vouloir mettre en œuvre ses réflexions sur le service aux malades, sur la responsabilité à l'exercer par charité laïque aussi bien dans les campagnes ou les villes, que dans les hôpitaux. C'est donc en novembre 1859 – il y a aujourd'hui 150 ans – que s'ouvre l'École normale de gardes-malades à Lausanne, première école d'infirmières du monde, un an avant celle qu'ouvrira à Londres Florence Nightingale, de retour de Solférino. Cette école est ouverte à des femmes protestantes, célibataires, mariées ou veuves, d'un des pays francophones d'Europe, qui doivent faire montre, selon les témoignages de leurs proches, de quatre qualités : la piété, la vocation, l'intelligence et la santé. Elles seront une quarantaine pour les premiers cours qui s'achèvent en 1864. Elles sont internes, à quelques exceptions près. Les cours alternent théorie et stages. Elles ne portent pas d'uniforme et doivent être rétribuées pour les services qu'elles rendent. Peu avant sa mort, Valérie prend soin d'assurer le futur de «son» école en la dotant de nouveaux statuts et d'une très forte somme, ayant par ailleurs acheté la maison qui l'abrite. Dirigée alors pour la première fois par un médecin depuis 1891, l'institution se transformera progressivement en école-hôpital, une situation qui perdure encore aujourd'hui. Elle a conduit en 150 ans 5291 élèves au diplôme et compte maintenant, devenue mixte, quelque 550 étudiant(e)s par année qu'elle forme aux niveaux Bachelor et postgrades. La clinique avec laquelle elle fonctionne en tandem et sous le même nom est considérée comme l'une des meilleures institutions hospitalières de Lausanne.

Elle ne dérogera pas, durant les vingt trois années de son veuvage, à ses tâches de conseil, de soutien moral et matériel, de contribution à la diffusion de l'œuvre de son mari et à celle de ses propres écrits réédités, pour certains, jusqu'à quatre fois. Elle s'éteindra en juin 1894 dans cette maison près de Genève dont elle n'avait plus jamais voulu s'éloigner après le décès de son mari. C'est cependant à côté de lui, à Valleyres, dans ce cimetière de famille qui, au pied du petit temple roman, surplombe les vignes face à la ligne des Alpes, qu'elle repose : lieu de toute sérénité que les descendants de sa nièce ont à cœur de préserver en mémoire de celle qui a dit de sa vie : j'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé.

Féministe, Valérie ? Surtout pas : elle s'en défendrait énergiquement, elle qui fustige de façon acerbe la liberté revendiquée par George Sand, sa contemporaine. Elle est pourtant prête à tous les combats qu'elle estime justes, sans aucun souci du «qu'en dira-t-on». Championne de la défense des femmes ? Pas non plus : les femmes sont victimes au même titre que tous les pauvres, les malheureux de toutes natures, même si, on l'a vu, elle s'élève publiquement aussi contre les maltraitances spécifiques, notamment contre la traite des femmes et la prostitution. Alors, femme remarquable quand même ? Il me semble que oui dans la mesure où sa position est fondée, encore et toujours, sur la dignité égale de l'homme et de la femme face à Jésus Christ et à son Dieu qui les a créés à son image. Elle l'aura dit publiquement, écrit inlassablement, vécu en toute honnêteté, malgré toutes les limites qu'elle se reconnaissait à elle-même.

Sylvie Wallach Barbey
Novembre 2009


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